Discours de Mark Carney à Davos 2026 : La Puissance des Moins Puissants Commence par l'Honnêteté (Transcription Complète)

dimanche 25 janvier 2026 par SocraticDev

[en anglais] Je commence en français et je retourne ensuite à l'anglais.

[en français] Merci Larry. C'est un plaisir, c'est un devoir d'être parmi vous en ce point tournant pour le Canada et pour le monde. Et je parlerai aujourd'hui de la rupture de l'ordre mondial. De la fin d'une fiction agréable et du début d'une réalité brutale où la géopolitique des grandes puissances n'est soumise à aucune contrainte.

Mais je vous soumets par ailleurs que les autres pays, en particulier les puissances moyennes comme le Canada, ne sont pas impuissantes. Elles possèdent la capacité de construire un nouvel ordre qui intègre nos valeurs comme le respect des droits humains, le développement durable, la solidarité, la souveraineté et l'intégrité territoriale des États. La puissance des moins puissants commence par l'honnêteté.

[le discours retourne à l'anglais]

Il semble que chaque jour nous rappelle que nous vivons à une époque de rivalité entre grandes puissances. Que l'ordre basé sur la règle de droit s'efface. Que

"les forts font ce qu'ils peuvent, et les faibles endurent ce qu'ils doivent"

[note: Le dialogue mélien de l'historien grec Thucydide relate comment Athènes, la puissance hégémonique européenne à l'époque a pris possession d'une petite île des Cyclades. C'est un classique de la littérature antique souvent étudié en philosophie politique, théorie de l'argumentation et anthropologie philosophique. L'île de Mélos (ou Milos) voulait rester neutre dans la guerre du Péloponnèse, mais Athènes l'a attaquée pendant l'été 416 et l'a forcée à se rendre après plus de six mois de siège. Tous les hommes en âge de porter les armes furent exécutés, les femmes et les enfants étant vendus comme esclaves. L'île vidée de sa population est ensuite colonisée par Athènes(Wikipedia)]

Cet aphorisme de Thucydide est présenté comme inévitable, comme la logique naturelle des relations internationales qui se réaffirme. Et face à cette logique, il y a une forte tendance pour les pays à suivre le mouvement pour s'entendre. À s'accommoder. À éviter les ennuis. À espérer que la conformité achètera la sécurité.

Cela ne marchera pas. Alors, quelles sont nos options ?

En 1978, le dissident tchèque Václav Havel, plus tard président, a écrit un essai intitulé La Puissance des Sans-Puissance. Dans celui-ci, il a posé une question simple : comment le système communiste se maintenait-il ? Sa réponse a commencé par un épicier. Chaque matin, ce commerçant place un panneau dans sa vitrine : "Travailleurs du monde, unissez-vous !" Il n'y croit pas. Personne n'y croit. Mais il place le panneau quand même — pour éviter les ennuis, pour signaler la conformité, pour s'entendre. Et parce que chaque commerçant de chaque rue fait de même, le système persiste. Non pas seulement par la violence, mais par la participation des gens ordinaires à des rituels qu'ils savent en privé être faux. Havel a appelé cela "vivre dans le mensonge". La puissance du système ne vient pas de sa vérité mais de la volonté de chacun de se comporter comme si elle était vraie. Et sa fragilité vient de la même source : quand même une personne cesse de se comporter — quand l'épicier retire son panneau — l'illusion commence à se fissurer.

Amis, il est temps pour les entreprises et les pays de retirer leurs panneaux.

Pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré sous ce que nous appelions l'ordre international basé sur les règles de droit. Nous avons rejoint ses institutions, loué ses principes, et bénéficié de sa prévisibilité. Et grâce à cela, nous pouvions poursuivre des politiques étrangères basées sur les valeurs sous sa protection. Nous savions que l'histoire de l'ordre international basé sur les règles de droit était partiellement fausse. Que les plus forts s'exempteraient quand cela leur convenait. Que les règles commerciales étaient appliquées de manière asymétrique. Et nous savions que le droit international s'appliquait avec une rigueur variable selon l'identité de l'accusé ou de la victime. Cette fiction était utile, et l'hégémonie américaine, en particulier, a aidé à fournir des biens publics : des voies maritimes ouvertes, un système financier stable, une sécurité collective, et un soutien pour les cadres de résolution des différends. Alors, nous avons placé le panneau dans la vitrine. Nous avons participé aux rituels. Et nous avons largement évité de souligner les écarts entre rhétorique et réalité.

Ce marché ne fonctionne plus.

Laissez-moi être direct : nous sommes au milieu d'une rupture, pas d'une transition. Au cours des deux dernières décennies, une série de crises dans les finances, la santé, l'énergie et la géopolitique ont mis à nu les risques d'une intégration mondiale extrême.

Mais plus récemment, les grandes puissances ont commencé à utiliser l'intégration économique comme armes. Les tarifs comme levier. L'infrastructure financière comme coercition. Les chaînes d'approvisionnement comme vulnérabilités à exploiter.

Vous ne pouvez pas "vivre dans le mensonge" du bénéfice mutuel par l'intégration quand l'intégration devient la source de votre subordination. Les institutions multilatérales sur lesquelles les puissances moyennes comptaient, l'OMC — l'architecture même de la résolution collective des problèmes sont menacées.

En conséquence, de nombreux pays tirent les mêmes conclusions. Qu'ils doivent développer une plus grande autonomie stratégique : en énergie, nourriture, minéraux critiques, en finance, et chaînes d'approvisionnement. Et cette impulsion est compréhensible. Un pays qui ne peut pas se nourrir, se ravitailler en carburant ou se défendre a peu d'options. Quand les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger.

Mais soyons clairvoyants sur où cela mène. Un monde de forteresses sera plus pauvre, plus fragile et moins durable. Et il y a une autre vérité : si les grandes puissances abandonnent même la prétention des règles et des valeurs pour la poursuite sans entrave de leur puissance et de leurs intérêts, les gains du 'transactionnalisme' deviendront plus difficiles à reproduire.

Les hégémons ne peuvent pas continuellement monétiser leurs relations. Les alliés diversifieront pour se couvrir contre l'incertitude. Ils achèteront une assurance. Augmenteront les options. Cela reconstruit la souveraineté — souveraineté qui était autrefois ancrée dans la règle de droit — mais qui sera de plus en plus ancrée dans la capacité à résister à la pression.

Cette salle sait que c'est une gestion classique des risques. La gestion des risques a un prix. Mais ce coût de l'autonomie stratégique, de la souveraineté, peut aussi être partagé. Les investissements collectifs dans la résilience sont moins chers que chacun construisant sa propre forteresse. Les normes partagées réduisent la fragmentation. Les complémentarités sont positives. La question pour les puissances moyennes, comme le Canada, n'est pas si nous devons nous adapter à cette nouvelle réalité. Nous devons. La question est si nous nous adaptons en construisant simplement des murs plus hauts — ou si nous pouvons faire quelque chose de plus ambitieux.

Maintenant, le Canada a été parmi les premiers à entendre l'appel du réveil, nous menant à changer fondamentalement notre posture stratégique. Les Canadiens savent que nos vieilles hypothèses confortables que notre géographie et nos adhésions aux alliances conféraient automatiquement prospérité et sécurité ne sont plus valides. Notre nouvelle approche repose sur ce qu'Alexander Stubb a appelé 'réalisme basé sur les valeurs' — ou, pour le dire autrement, nous visons à être à la fois principiels et pragmatiques.

Principiels dans notre engagement envers des valeurs fondamentales : souveraineté et intégrité territoriale, l'interdiction de l'usage de la force sauf quand cohérent avec la Charte des Nations Unies, le respect des droits humains.

Pragmatiques en reconnaissant que le progrès est souvent incrémental, que les intérêts divergent, que pas chaque partenaire partagera toutes nos valeurs. Alors nous nous engageons largement, stratégiquement, les yeux ouverts. Nous prenons activement le monde tel qu'il est, pas attendre autour pour le monde tel que nous souhaitons qu'il soit. Le Canada calibre ses relations, afin que leur profondeur reflète nos valeurs. Et nous priorisons l'engagement large pour maximiser notre influence, compte tenu de la fluidité du monde en ce moment, les risques que cela pose, et les enjeux pour ce qui vient ensuite.

Et nous ne comptons plus seulement sur la force de nos valeurs, mais aussi sur la valeur de notre force. Nous construisons cette force à la maison. Depuis que mon gouvernement a pris ses fonctions, nous avons réduit les impôts sur les revenus, sur les gains en capital et les investissements commerciaux, nous avons supprimé toutes les barrières fédérales au commerce interprovincial, et nous accélérons un trillion de dollars d'investissements en énergie, IA, minéraux critiques, nouveaux corridors commerciaux, et au-delà. Nous doublons nos dépenses de défense d'ici la fin de cette décennie [2020-2030] et nous le faisons de manière à construire nos industries domestiques. Et nous diversifions rapidement à l'étranger. Nous avons convenu d'un partenariat stratégique complet avec l'UE [Union Européenne], incluant l'adhésion à SAFE [PESCO ?], les arrangements d'approvisionnement en défense européens. Nous avons signé douze autres accords commerciaux et de sécurité sur quatre continents en six mois.

Au cours des derniers jours, nous avons conclu de nouveaux partenariats stratégiques avec la Chine et le Qatar. Nous négocions des pactes de libre-échange avec l'Inde, l'ASEAN, la Thaïlande, les Philippines, et le Mercosur. Nous faisons autre chose. Pour aider à résoudre les problèmes mondiaux, nous poursuivons une géométrie variable, en d'autres termes, différentes coalitions pour différents problèmes, basées sur des valeurs et intérêts communs.

Ainsi, sur l'Ukraine, nous sommes un membre central de la Coalition des Volontaires et l'un des plus grands contributeurs par habitant à sa défense et sécurité.

Sur la souveraineté arctique, nous nous tenons fermement avec le Groenland et le Danemark et soutenons pleinement leur droit unique de déterminer l'avenir du Groenland [applaudissements]. Notre engagement envers l'Article 5 est inébranlable. Alors nous travaillons avec nos alliés de l'OTAN incluant les Huit Nordiques Baltes pour sécuriser davantage les flancs nord et ouest de l'alliance, incluant par les investissements sans précédent du Canada dans le radar au-delà de l'horizon, les sous-marins, les avions, et les bottes sur le terrain. Des bottes sur la glace.

Le Canada s'oppose fortement aux tarifs sur le Groenland et appelle à des discussions ciblées pour atteindre nos objectifs partagés de sécurité et prospérité dans l'Arctique.

Sur le commerce plurilatéral, nous défendons les efforts pour construire un pont entre le Partenariat Trans-Pacifique et l'Union Européenne, ce qui créerait un nouveau bloc commercial de 1,5 milliard de personnes.

Sur les minéraux critiques, nous formons des clubs d'acheteurs ancrés dans le G7 afin que le monde puisse diversifier loin des approvisionnements concentrés. Et sur l'IA, nous coopérons avec des démocraties partageant les mêmes idées pour nous assurer que nous ne serons pas ultimement forcés de choisir entre hégémons et hyperscalers.

Ce n'est pas un multilatéralisme naïf. Ni compter sur leurs institutions. C'est construire les coalitions qui fonctionnent, problème par problème, avec des partenaires qui partagent assez de terrain commun pour agir ensemble. Dans certains cas, ce sera la vaste majorité des nations. Ce que cela fait, c'est créer un réseau dense de connexions à travers le commerce, l'investissement, la culture sur lesquels nous pouvons puiser pour les défis et opportunités futurs.

Je soutiens que les puissances moyennes doivent agir ensemble parce que si nous ne sommes pas à la table, nous sommes sur le menu [rires]. Mais je dirais aussi que les grandes puissances peuvent se permettre pour l'instant d'aller seules. Elles ont la taille du marché, la capacité militaire et le levier pour dicter les termes. Les puissances moyennes non. Mais quand nous négocions seulement bilatéralement avec un hégémon, nous négocions à partir d'une position de faiblesse. Nous acceptons ce qui est offert. Nous nous faisons concurrence les uns les autres pour être les plus accommodants. Ce n'est pas la souveraineté. C'est la performance de la souveraineté tout en acceptant la subordination.

Dans un monde de rivalité entre grandes puissances, les pays entre deux ont un choix : se faire concurrence les uns les autres pour la faveur ou se combiner pour créer un troisième chemin avec impact. Nous ne devrions pas permettre à la montée de la puissance dure de nous aveugler au fait que la puissance de la légitimité, de l'intégrité, et des règles restera forte — si nous choisissons de la brandir ensemble.

Ce qui me ramène à Havel.

Qu'est-ce que cela signifie pour les puissances moyennes de "vivre la vérité" ?

Premièrement, cela signifie nommer la réalité. Arrêtez d'invoquer "l'ordre international basé sur la règle de droit" comme s'il fonctionnait encore comme annoncé. Appelez-le ce qu'il est : un système de rivalité entre grandes puissances intensifiante où les plus puissants poursuivent leurs intérêts en utilisant l'intégration économique comme coercition. Cela signifie agir de manière cohérente. Appliquer les mêmes normes aux alliés et rivaux. Quand les puissances moyennes critiquent l'intimidation économique d'une direction mais restent silencieuses quand elle vient d'une autre, nous gardons le panneau dans la vitrine.

Cela signifie construire ce en quoi nous prétendons croire. Plutôt que d'attendre que l'ancien ordre soit restauré, cela signifie créer des institutions et accords qui fonctionnent comme décrit. Et cela signifie réduire le levier qui permet la coercition. C'est-à-dire construire une économie domestique forte devrait toujours être la priorité de chaque gouvernement. Et la diversification internationalement n'est pas seulement de la prudence économique ; c'est une fondation matérielle pour une politique étrangère honnête. Parce que les pays gagnent le droit à des positions principées en réduisant leur vulnérabilité à la représaille.

Alors le Canada a ce que le monde veut. Nous sommes une superpuissance énergétique. Nous détenons d'énormes réserves de minéraux critiques. Nous avons la population la plus éduquée du monde. Nos fonds de pension sont parmi les plus grands et sophistiqués investisseurs du monde. En d'autres termes, nous avons du capital, du talent, nous avons aussi un gouvernement avec une immense capacité fiscale pour agir de manière décisive. Et nous avons les valeurs auxquelles beaucoup d'autres aspirent.

Le Canada est une société pluraliste qui fonctionne. Notre place publique est bruyante, diverse, et libre. Les Canadiens restent engagés envers le développement durable. Nous sommes un partenaire stable et fiable dans un monde qui n'est rien de tel. Un partenaire qui construit et valorise les relations à long terme. Et nous avons autre chose : une reconnaissance de ce qui se passe et une détermination à agir en conséquence.

Nous comprenons que cette rupture appelle plus que l'adaptation. Elle appelle l'honnêteté sur le monde tel qu'il est. Nous retirons le panneau de la vitrine. Nous savons que l'ancien ordre ne reviendra pas. Nous ne devrions pas le pleurer.

La nostalgie n'est pas une stratégie. Mais nous croyons que de la fracture, nous pouvons construire quelque chose de plus grand, meilleur, plus fort, et plus juste. C'est la tâche des puissances moyennes. Les pays qui ont le plus à perdre d'un monde de forteresses et le plus à gagner d'une coopération authentique.

Les puissants ont leur puissance. Mais nous avons quelque chose aussi — la capacité d'arrêter de prétendre, de nommer la réalité, de construire notre force à la maison, et d'agir ensemble. C'est le chemin du Canada. Nous le choisissons ouvertement et avec confiance. Et c'est un chemin largement ouvert à tout pays prêt à le prendre avec nous.

Merci beaucoup.

traduction de l'anglais par le LLM Grok Code Fast 1

sources

Canada 'strongly opposes' tariffs over Greenland, won’t waver on Article 5: Carney

https://fr.wikipedia.org/wiki/Siège_de_Mélos