Dans un monde en plein changement et où les ressources ne sont pas illimitées, on peut soit faire comme les autres: se féliciter quand ça va bien et se plaindre quand ça ne va plus. On peut soit utiliser ses facultés cognitives et réfléchir à une stratégie pour tirer profit des opportunités et éviter les écueils.
Dans son livre "Good Strategy Bad Strategy: the difference and why it matters", le professeur américain Richard Rumelt propose une définition négative du concept de stratégie pour mieux expliquer au lecteur ce qu'est la stratégie. Son contexte d'intervention est celui de la gestion d'entreprise. Je propose de tirer profit de son livre et l'incorporer à notre vie individuelle ; que ce soit notre carrière professionnelle ou des choix à faire dans notre vie personnelle.
Une stratégie n'est ni une liste d'objectifs : trop concret. Ni une vision commune ni un énoncé de valeurs : trop abstrait. L'auteur s'en prend à cette façon classique utilisée dans les organisations pour se donner l'illusion de se donner une stratégie. Il donne l'exemple d'une université qui se donne pour stratégie d'être connue au-delà de sa région administrative comme une institution de recherche et d'enseignement promettant de former des professionnels venant enrichir leurs communautés. Bref, cette université se donne pour stratégie d'être une université, commente-t-il avec ironie.
Une stratégie est une façon rationnelle de tirer profit d'une situation critique. Andy Grove, dirigeant légendaire de la compagnie américaine Intel, appelait ces situations des points d'inflexions stratégiques. Ce que notre ami l'horloger Jean-Claude Biver appelle des opportunités
"Quand il y a des changements, il y a des opportunités. L'ennemi de l'opportunité c'est la stabilité"
Une stratégie est composée de trois partie essentielles. Tout d'abord, on pose un jugement le plus objectif possible sur une situation qui pose problème. Dans la majorité des cas c'est une situation qui nous met à risque et où l'absence de réaction nous mènera probablement à un état moins favorable. Ce diagnostic gagne à être exhaustif et objectif. Ensuite, la stratégie se synthétise autour d'une politique directrice qui se veut simple mais précise. On y exprime dans les grandes lignes l'approche qu'on souhaite adopter pour tirer profit de la situation problématique. Finalement, une stratégie digne de ce nom explicite les actions concrètes à prendre pour réaliser de façon cohérente la stratégie adoptée. Ces actions comportent habituellement des non-actions. On prend la décision de ne plus investir dans certains secteurs, d'abandonner certains champs d'activité. En ce sens, la réalisation de la stratégie peut se traduire par la réassignation de ressources vers les secteurs stratégiques. On ne se surprendra pas de voir des mises à pied si on n'a plus besoin de certains talents.
"La stratégie n'élimine pas la rareté et ses conséquences — l'obligation de choisir. La stratégie est née de la rareté. Avoir une véritable stratégie, ce n'est pas entretenir des aspirations vagues, c'est choisir une direction et abandonner les autres"
Richard Rumelt
Que l'on soit dirigeant d'entreprise ou qu'on s'en tienne à diriger sa propre destinée, nous serons toujours attachés à une culture qui valorise le consensus. Citant les travaux du prix Nobel d'économie de 1972, Kenneth Arrow, et le paradoxe de Condorcet, l'auteur argumente qu'il est mathématiquement impossible que le consensus entre plus de deux individus à propos de plus de deux options puissent mener à une bonne stratégie pour répondre à une situation problématique. Il souligne que les mauvaises stratégies ne sont jamais issues d'une mauvaise lecture de la réalité. Les mauvaises stratégies sont toujours issus d'une erreur sémantique. On confond par paresse intellectuelle ou par manque de courage professionnel une liste d'objectifs et de choses à faire, un énoncé exprimant une vision ou une mission avec une stratégie pour tirer profit d'une situation problématique.
Que ce soit au sein d'une organisation ou même notre discours intérieur envers nous-même, on s'en remet trop souvent à la pensée positive pour affronter les défis du monde. On préfère se sentir bien plutôt que de voir la réalité en face.
Or, être paranoïaque et être inconfortable, prêt à nous remettre en question et à pivoter, est la vraie motivation pour nous intéresser à l'art de la stratégie. L'art de tirer profit des situations problématiques
"Tout à l'air en ordre jusqu'à ce que soudainement ce ne le soit plus"
Andy Grove
sources
Richard Rumelt (2011), "Good Strategy Bad Strategy: The Difference and Why It Matters"

