Qu'ont en commun le fondateur de PayPal, le président français et un magnat des médias ?
Peter Thiel (paypal, Palantir), George Soros (investisseur billionaire), Carl Icahn (investisseur billionaire), Reid Hoffman (LinkedIn), Bill Clinton (42ième président américain), Emmanuel Macron (président de la République française), Pierre Elliot Trudeau (ancien Premier ministre canadien), et Rupert Murdoch (magnat des médias) ? Ce sont des personnes ayant connu du succès dans la sphère publique et qui ont en commun d'avoir étudié la Philosophie.
La capacité de réfléchir sur des enjeux fondamentaux à un haut niveau d'abstraction caractérise, selon moi, les personnes initiées à la philosophie. En plus d'une simple capacité j'y vois davantage un courage. Le courage de réfléchir sérieusement à des choses qui peuvent nous rendre inconfortables. Où certaines conclusions remettent en question nos opinions et peut-être notre identité.
J'ose imaginer que pour les personnes célèbres énumérées plus tôt, qu'en plus de la capacité de réfléchir aux questions fondamentales, l'adoption d'une stratégie réaliste et pragmatique les a propulsés au sommet.
pourquoi nous sommes tous égaux (et pourquoi c'est un problème)
Parce que c'est ce que démontre le philosophe anglais Thomas Hobbes dans son oeuvre "Le Léviathan", au treizième chapitre "De la Condition du genre humain à l'État de nature".
Les hommes sont égaux.
Bien sûr, il existe des variations dans la force physique. Mais, pour battre un plus fort, les hommes plus faibles peuvent s'allier et le vaincre facilement.
Non seulement, la majorité d'entre nous se croient plus intelligent que la moyenne. Mais aucun d'entre nous ne souhaite, en général, ne souhaite être plus intelligent.
"Il n'existe pas d'ordinaire de meilleur signe d'égalité dans la distribution de quelque chose que le fait que chacun soit satisfait de sa part."
compétition, défiance, gloire: les trois sources du conflit
La conséquence de l'égalité entre les hommes, pour Hobbes, est la source de plusieurs malheurs, dont la guerre.
La compétition entre personnes égales s'explique par ce que chacun souhaite avoir les mêmes choses mais comme les ressources désirées sont limitées il doit y avoir des gagnants et des perdants. Il y a donc la compétition où quelqu'un cherche à en dominer d'autres pour posséder ce qu'il désire. Il y a de la défiance parce que chacun étant égaux, ils craignent pour leur sécurité et cherchent à se protéger. Finalement, la gloire explique pourquoi certaines personnes et certains groupes entrent en compétition: un attachement à des idéaux politiques, à des normes abstraites comme le respect ou des valeurs traditionnelles.
l'art de naviguer un monde imparfait
"Toutes les entreprises prospères sont différentes : chacune acquiert un monopole en résolvant un problème unique. Toutes les entreprises en faillite se ressemblent : elles n'ont pas su échapper à la concurrence." Peter Thiel, "Zero to One"
Dans le monde des affaires, Peter Thiel est connu pour ses ambitions monopolistiques. Dans le monde politique, Pierre Elliot Trudeau est connu pour avoir été un défenseur de l'unité canadienne ainsi que de la loi et de l'ordre.
Le pavé d'un peu moins de 1000 pages de Thomas Hobbes, Leviathan propose que seul une force étatique, un État de droit, est le remède contre la guerre et la misère économique.
Faire de la philosophie c'est oser penser à des idées qui souvent vont à l'encontre de nos opinions et notre identité. Ici, avec Hobbes, c'est réfléchir aux fondements et au besoin de vivre en se soumettant à la puissance d'un État fort.
défendre la force de l'État
"La société doit mettre en œuvre tous les moyens à sa disposition pour se défendre contre l'émergence d'un pouvoir parallèle qui défie le pouvoir élu dans ce pays." Pierre Elliot Trudeau lors de la Crise d'octobre 1970
Cette citation révèle comment un philosophe-politicien applique Hobbes: reconnaître que dans un État de nature (ou une crise), seule une autorité centralisée peut maintenir l'ordre. Trudeau ne moralise pas ; il agit selon une logique hobbésienne.
Mais qu'en est-il pour nous, citoyens ordinaires, qui ne dirigeons pas d'États?
tranquillité et modestie
Le paradoxe est le suivant: comprendre Hobbes devrait nous rendre anxieux et méfiants. Pourtant, les leaders philosophiquement formés semblent souvent posséder une sérénité remarquable.
La clé réside dans l'acceptation. Lorsqu'on cesse d'attendre que le monde soit juste, on cesse d'être constamment déçu. Lorsqu'on accepte que les autres gardent des secrets, on arrête de se sentir trahi personnellement.
Cette lucidité n'est pas du cynisme. C'est simplement voir le monde tel qu'il est. Et paradoxalement, cette vision claire permet la tranquillité d'esprit.
l'humilité intellectuelle comme fondation
Avoir étudié la Philosophie au niveau universitaire implique s'être immergé dans la pensée de divers grand philosophes. Platon à la session d'automne, Aristote à la session d'hiver. L'année d'après: Thomas d'Aquin et Occam, Machiavel et Descartes, ensuite Marx et Rawls, etc.
Le diplômé est donc à l'aise de jongler avec des idées contraires. On souhaiterait aussi qu'il ait abandonné la tendance au dogmatisme et au fondamentalisme.
Cette exposition cultive deux qualités essentielles. D'abord, l'aisance à jongler avec des idées contraires. Ensuite, et surtout, l'abandon du dogmatisme et du fondamentalisme. On développe une modestie épistémique : la reconnaissance qu'aucun système de pensée ne possède toute la vérité.
C'est cette combinaison d'humilité intellectuelle et de lucidité hobbésienne qui ont propulsé les membres de notre liste dans les hautes sphères de la finance, de l'entrepreneuriat et de la politique.
En prenant l'État de nature hobbésien, on comprendra que ces traits de caractère font leur force.
naviguer l'État de nature moderne
Dans l'État de nature hobbésien, et même dans nos sociétés modernes, certaines réalités persistent.
L'information est une source de puissance. Il faut donc faire preuve de discernement: acquérir de l'information, protéger ce que vous savez, et rester circonspect envers ce qu'on vous raconte. Les rumeurs et ouï-dires sont souvent motivés par des jeux de pouvoir. Les tentatives de manipulation et les distorsions des faits sont fréquentes.
Le système de justice reste lent et onéreux. Beaucoup de mouvements sociaux reposent sur des rapports de force. Et surtout, agir de façon honnête et éthique ne garantit pas le succès.
le réalisme serein
Face à ces constats, deux réactions sont possibles: le cynisme ou la sagesse.
Le cynisme abandonne l'éthique au nom du réalisme. La sagesse hobbésienne fait le contraire: elle maintient ses principes tout en cessant d'attendre que le monde les récompense automatiquement.
C'est ce réalisme serein qui permet d'étudier la psychologie humaine et l'histoire sans devenir misanthrope. De reconnaître les jeux de pouvoir sans nécessairement y participer. D'adopter une attitude humble et prudente sans perdre sa capacité d'engagement.
Hobbes nous offre un paradoxe libérateur: c'est précisément en acceptant l'imperfection du monde qu'on trouve la tranquillité nécessaire pour y vivre pleinement. Non pas la résignation, mais la sérénité qui vient d'avoir les yeux ouverts.
Voilà, peut-être, le secret partagé par Thiel, Soros, Trudeau et Macron: une fondation philosophique qui permet de naviguer un monde imparfait sans y perdre son âme.
sources
Hobbes’s Moral and Political Philosophy
1970: Pierre Trudeau says 'Just watch me' during October Crisis

