Le mot tabou fut ramené des îles du Pacifique par Cook, un explorateur anglais du XVIIIe siècle. Il réfère à l'idée que quelque chose soit interdit et sacré. Dans le roman de l'écrivain québécois Robert Lalonde L'Ogre de Grand Remous cet interdit social se raconte sous une forme hybride entre le conte et l'enquête. L'histoire d'une transgression sociale des plus troublantes : l'abandon des enfants par leurs parents. Chose qui peut exister dans la vraie vie mais qui est rarement discutée de façon véridique que dans le livre de Robert Lalonde publié en 1992.
"Qu'y avait-il dans le monde de si beau, de plus beau que nous quatre, leurs enfants ?"
Devenu cinéaste, Charles, l'aîné des enfants abandonnés, a mis en scène la nuit du barrage. Il a payé des acteurs pour rejouer la scène où ses parents l'ont abandonné, lui et ses frères et sa soeur. Leur mère exaltée et prête à tout pour se libérer de ses obligations parentales. Leur père plus raisonnable qui succombe au chantage de sa femme, une jeune étudiante qui a su séduire son professeur plus âgé. Jusqu'aux quelques dernières pages, le lecteur fait acte de foi et croit que les choses se sont passées ainsi. C'est d'ailleurs ce que Charles, sa soeur et ses frères ont cru jusqu'alors.
Une bonne part de la magie du récit vient de ce que la vérité n'y a presque pas d'importance. Savoir ce qui s'est vraiment passé ou même reconnaître l'ampleur du drame en le partageant avec leur communauté est soigneusement évité par les petites victimes. Même une fois à l'âge adulte.
L'auteur découpe le livre en quatre chapitres ; un par enfant. Charles, Aline, Serge, et Julien. Il y laisse l'enfant libre de raconter sa vérité. Soit par des anecdotes et des moments marquants de son enfance où ils vivaient dans une maison sans adulte isolée dans le bois, soit par des échanges de lettres. Dans tous les cas, ils ne se considèrent pas comme des victimes d'une rupture du contrat familial. C'est une situation contingente. Ils sont condamnés à être libres et s'en accommodent.
"Julien est peut-être le plus normal de nous tous. Il souffre à visage découvert, lui"
Serge
L'aîné Charles avait seize ans lors de la nuit du barrage. Il a assumé le rôle du patriarche et a développé une relation symbiotique avec sa soeur Aline. L'unique soeur avait quinze ans et elle a adopté une vie nomadique à l'âge adulte. Serge, lui, avait quatorze ans et il a adopté une vie d'art et d'insouciance sur la côte Est américaine. Julien, le cadet, en avait neuf et est resté à Grand Remous toute sa vie.
Comme toute bonne oeuvre d'art, le livre de Robert Lalonde provoque le lecteur. Comme lecteur, on questionne la conclusion des enfants. Est-ce que leurs parents les ont vraiment abandonnés ? Si oui, pourquoi les autorités ne les ont pas pris en charge ? Ensuite, on se demande si c'est même possible pour des parents d'abandonner leurs enfants. Et on éprouve de la frustration quant à ce récit qui ne fait aucun effort pour répondre à nos questions.
Ce que l'auteur fait, c'est de laisser les enfants à leur vérité ; leur expérience subjective. Comment ils voient et vivent les événements sur lesquels ils n'ont aucun contrôle. La vérité, c'est en fin de compte ce qu'ils croient. Ils sont des survivants d'une situation traumatisante et, si on lit le livre jusqu'à la fin, on finit par comprendre que la première chose à faire devant la souffrance humaine c'est la laisser s'exprimer sans jugement.
"Les paroles du monde sont toujours embrouillées, et puis on aime mieux croire son propre regard que d'essayer de déchiffrer les choses"
Julien tient la clé du récit. Il est présenté comme un être à cheval entre la psychose et l'extase mystique. Il présente des traits proches de la pensée primitive ; par la certitude de vivre dans un éternel présent et par un comportement proche de la nature.
"Julien n'est ni éduqué ni enrôlé dans la religion. Il vit dans le présent et une certaine forme de liberté de nature".
Semblable au "stream of consciousness" auquel nous ont habitués James Joyce et William Faulkner, le chapitre de Julien est fascinant. C'est du délire mais il y a quelque chose qui nous parle : des couleurs, des émotions, et des intuitions. On comprend environ ce qui se passe. Et c'est suffisant.
"Des comme moi, il en faut"
Julien
J'ai eu l'idée de creuser l'oeuvre de Robert Lalonde en assistant à la pièce de théâtre à propos de Jack Kerouac Cosse-tu penses mon p’tit bonhomme ? — Jack Kerouac où il joue le rôle de Kerouac. J'ai dévoré L'Ogre de Grand Remous en deux jours. Une histoire insolite qui offre tout de même une certaine forme de conclusion à la fin du livre.
C'est aussi une lecture difficile puisqu'on y affronte la souffrance humaine. Quand je parle de l'importance de laisser parler les victimes sans jugement, ça ne vient pas de conseils promus par les spécialistes en thérapie. C'est plutôt quelque chose de brut et de sincère. Devant la souffrance d'autrui, visible ou cachée, le silence est souvent la meilleure approche. Laisser l'autre parler et, pour nous, accepter de ne pas tout comprendre ni de bien comprendre.

