Attention, divulgâcheurs : l’analyse qui suit dévoile plusieurs moments clés de Sicario, incluant la fin du film.
Le film Sicario (2015) du réalisateur québécois Denis Villeneuve est un thriller policier - aussi appelé néo-western - mettant en scène la traque d'un narcotrafiquant mexicain par une unité spéciale composée d'agents du FBI, de la CIA, et de pays étrangers. On y suit principalement la traque menée par l'agent du FBI Kate Macer, interprété par Emily Blunt. Ce qui m'a particulièrement intéressé c'est le traumatisme moral vécu par ce personnage fictif. Dans ce cas-ci un traumatisme ayant laissé des traces visibles. Et de pouvoir visualiser le déclin du personnage principal nous aide, en tant que spectateur à moins l'ampleur de la situation. Ça m'a motivé à y réfléchir en tant que spectateur s'intéressant à la réalité humaine - sans être psychologue ni expert en matière de morale.
Le film de Denis Villeneuve débute par une scène où une équipe tactique du FBI débarque dans une maison en construction située dans un nouveau développement immobilier littéralement situé dans le désert. Après avoir neutralisé les gardiens de la maison, ils y découvrent les restants d'un carnage inhumain. Une découverte qui va motiver le gouvernement à mettre sur pied la mission spéciale à laquelle participera Kate Macer, le personnage principal du film, interprété par Emily Blunt.
traumatisme moral ou la perte de l'innocence
La perte de l'innocence décrit un moment charnière dans la vie humaine. On illustre ce moment comme le passage de l'enfance à l'âge adulte ; l'atteinte d'une maturité psychologique. Sans vouloir porter de jugement de valeur, on caractérise ce passage comme la fin de la naïveté. On découvre que le monde qui nous entoure n'est pas toujours bon, juste, et magique. On prend conscience que certaines personnes à qui nous faisons confiance peuvent nous faire du mal : nous mentir, nous trahir, etc. Et il est habituellement accepté dans notre culture que c'est une étape de croissance ; quelque chose de positif en quelques sorte.
Le film de Denis Villeneuve pousse l'enveloppe et raconte comment un agent du FBI qui fréquente les horreurs humaines au quotidien en vient à vivre une autre chute ; à vivre une initiation aux forces occultes qui dirigent le monde.
la compétence professionnelle comme une armure
Kate Macer est présentée comme une femme entièrement dédiée à son métier. Contrairement à ses collègues plus expérimentés, elle ne présente pas les symptômes habituels du cynisme lié à des aspirations déçues. Elle a confiance en sa hiérarchie, au protocole et au système judiciaire. En l'espace de quelques jours, son rassurant univers fondé sur des certitudes et surtout sa vision d'elle-même comme une bonne personne va être démolie. Sa compétence dans son travail agit comme une armure qui devrait la protéger du monde. Or, plongée dans une crise sans précédent où des personnes ayant une grande capacité d'action sont appelés à intervenir on l'inclut rapidement au sein d'un cénacle d'initiés. Et les comportements et les situations dont elle fera partie prenante se révèleront être un traumatisme moral pour elle.
Contrairement à ses supérieurs et ses pairs qui connaissent l'envers du décor et s'en protègent par un stoïcisme ou un cynisme de rigueur, Kate avait opté pour un idéalisme et une confiance envers son organisation. Quand le système ignore ses critiques et neutralise sa résistance, elle se sent personnellement trahie.
contamination incrémentale
La perte de l'innocence se fera de façon graduelle. Comme dans la vraie vie, les situations critiques n'arrivent pas bien cartographiées avec des bilans explicite. La contamination se fait habituellement par une suite d'événements et de réalisations troublantes. Comme une grenouille qu'on ferait cuire en augmentant progressivement la température de l'eau. La victime est laissée à elle-même et tente de comprendre ; à rationaliser la situation.
somatisation - le corps enregistre l'outrage
Le processus de somatisation a différentes interprétations médicales. En général on le comprend comme "une traduction physique d'un problème ou conflit psychique" (wikipedia.fr, "somatisation")
Le corps est souvent le premier à accuser le coup du traumatisme moral. Ça peut se manifester par de l'insomnie, une perte d'appétit, de l'hypervigilance, des nausées, de l'irritabilité ou du détachement.
Je ne suis pas médecin, mais je crois qu'il y a une sagesse à l'adage populaire "écoute ton corps". Ce sont des manifestations visibles - pour soi et pour notre entourage - qui indiquent la possibilité d'un trouble intérieur qui devrait être adressé.
structure et dissociation
"Une structure est un agencement stable de relations, de normes et de pouvoirs qui dépasse les individus, mais qui détermine leurs choix, leurs pensées et leurs actions [...] Dans le cas des dérives sectaires ou des régimes totalitaires, cette « efficacité » devient absolue : la structure s'approprie la totalité des règles et des ressources logiques de l'individu pour lui retirer toute capacité d'action autonome."
Un des bénéfices de la perte de l'innocence est la maturité psychologique. Pour un employé compétent mais ignorant les rouages occultes de son organisation ses succès et ses défaites sont attribués à sa compétence et à sa prestation de travail. Il se sent responsable et voit un lien de cause à effet entre son travail et la reconnaissance reçue. Dans le cas de Kate Macer, elle conserve sa bonne conscience en suivant les ordres et le protocole de son corps de police. Ensuite on l'invite à participer à la "Joint Task Force" pour réagir aux crimes qu'elle a aidé à mettre à jour. Finalement, en la mettant en situation où elle devrait tuer pour protéger sa vie, elle devient complice du système.
En d'autres mots, la structure l'assimile. Elle en devient un rouage. Malheureusement pour son type de personnalité (conscienciosité élevée), cela se traduit par une perte de son innocence initiale. Et une impossibilité de revenir en arrière.
Le premier impact est bien sûr la remise en question de sa compétence professionnelle. Il semble que les contraintes morales auxquelles elle tient l'empêchent de mener sa mission à terme.
La structure ignore et neutralise. Mais la structure organisationnelle, via son patron, lui confirme qu'il n'y a pas de remise en question de ses compétences professionnelles. La structure est ainsi. Aucun directeur ne peut explicitement mettre en mots l'amoralité de la structure et espérer rester en poste. Alors c'est le silence. Il faut abandonner l'espoir de restaurer l'ordre moral.
la bonne conscience ou le prix de la capacité d'action
Les notions d'initiation, de perte d'innocence et de structures sont intimement liés aux milieux de pouvoir. On se dit qu'on ne fait pas d'omelette sans casser d'oeuf. Ou comme avait dit le président français François Mitterrand :
"Les grandes fortunes ne se font pas sur les chemins de la vertu"
Les personnages de Matt Grover (Josh Brolin), agent de la CIA, et Alejandro Gillick (Benicio del Toro), un tueur à gage lié au cartel de Medellín ont assimilé cette structure. Grover porte des sandales de plage aux pieds lors d'un meeting avec des dirigeants du FBI et Gillick se permet de dormir pendant un réunion générale importante. Ils connaissent la structure et savent distinguer ce qui est important de ce qui ne l'est pas. Paraître professionnel et se conformer à un style vestimentaire n'est pas ce qui est valorisé par cette structure. Savoir rester calme dans des situations critiques et savoir réguler son énergie le sont.
prendre conscience de la possibilité de manipuler la pensée
Le passage de l'enfance à l'âge adulte implique généralement la perte de nos idéaux de jeunesse. Généralement, on considère que c'est un événement difficile mais positif.
Toutefois, le même processus vécu par le personnage du film Sicario de Denis Villeneuve est utilisé par des forces illicites comme des sectes ou des gouvernements totalitaires. Ces groupes vont systématiquement remettre en question l'identité de leur victime : ses croyances (comme la croyance en sa compétence professionnelle et morale), ses souvenirs ainsi que sa valeur en tant qu'individu. La victime sera volontairement tenue dans un environnement chaotique. La confusion neutralisera bien entendu sa capacité d'action. Éventuellement, la victime sera brisée et l'adhésion à la secte ou à la structure totalitaire deviendra la seule porte de sortie.
La leçon a tiré c'est que personne n'est à l'abri de telles tentatives de manipulation de la pensée. Pire, en y réfléchissant en comparant son parcours à celui de Kate Macer du FBI, plusieurs seront en mesure de prendre conscience de différents événements où ils ont été victime de tentatives de manipulation de la pensée par des individus ou des structures.
conclusion
Le dilemme moral que j'ai identifié dans le film Sicario de Denis Villeneuve est fertile en réflexion. Il se rapproche de l'archétype de la Chute ; la perte d'une innocence et la prise de conscience d'un monde où aucune autorité toute-puissante ne peut nous protéger contre les vissicitudes de la vie. Cette prise de conscience est habituellement comprise comme un mal nécessaire. Je présente aussi la "structure" comme une réalité inéluctable qui s'impose à nous. Surtout, je propose de ne pas nous battre contre la structure pour plutôt apprendre à la connaître afin d'acquérir les habiletés nécessaires pour agir avec plus d'impact sur le monde.
Loin de conclure qu'il est juste d'abandonner ses convictions morales dans certaines situations, j'espère plutôt que cette réflexion a su montrer comment les structures de contrôle peuvent affecter nos vies et surtout comment cette prise de conscience aide à réduire leur l'emprise sur nous en favorisant une saine distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas.
sources
Introduction au dossier : la somatisation - mise en maux de la souffrance
https://fr.wikipedia.org/wiki/Somatisation

